« L’irrésistible ascension du Major Sensei »
Le protocole avait été respecté à la lettre, et les corvettes plentropiennes s’alignaient maintenant en orbite autour de la planète. Les engins, graciles, se déployaient rapidement, tout en restant scrupuleusement à la même distance les uns des autres. Une manoeuvre de routine pour un amiral expérimenté, mais le Major Sensei avait absolument tenu à tout superviser. Sous le dôme du vaisseau de tête, il contemplait amoureusement le ballet mécanique qu’il avait lui-même chorégraphié. Et s’il ressentait une certaine inquiétude, il se gardait bien de la partager avec son équipage. Le Grand Conseiller s’était montré hésitant avant de le nommer à la tête de la flotte, et au cours de ces dernières semaines il avait dû faire preuve de beaucoup de persévérance pour satisfaire sa propre ambition. Les dernières corvettes venaient de adécoller, et d’ici quelques minutes, il pourrait annoncer la fin de l’opération. L’Armada était partie, mais Plentropia n’avait plus besoin de ses dieux. Dorénavant, Sensei serait là pour la protéger ! Tout se déroulait exactement comme le Protecteur l’avait prédit.
Pour autant qu’il s’en souvienne, l’Armada avait toujours été là, et on confondait depuis longtemps les vaisseaux des Protecteurs avec des divinités bienveillantes, soucieuses du développement du peuple dont ils avaient la charge depuis la nuit des temps.
Au fond de son atelier en désordre, Sensei travaillait alors sur un nouveau type d’invention. « Une arme révolutionnaire ! » clamait-il à qui voulait l’entendre. Le premier prix du concours d’ingénierie militaire lui était passé sous le nez l’année dernière. Mais cette fois, il avait repensé de fond en comble son prototype, et il comptait bien s’imposer auprès de ses pairs. Après avoir focalisé la trajectoire du rayon vers un bloc de titane qui encombrait la pièce, Sensei alla se réfugier derrière la vitre blindée de son pupitre. Il respira profondément avant d’effleurer son clavier. Quelques secondes plus tard, une impulsion d’énergie brute jaillit du cylindre et transperça de part en part le titane juste avant que l’atelier ne se retrouve plongé dans le noir. Une surtension, sans aucun doute. Mais quelle importance ! Son arme fonctionnait ! Son génie allait enfin éclater au grand jour ! C’est à ce moment précis qu’un être étrange apparût à ses côtés.
Sensei écarquilla les yeux et observa, muet de stupeur, la créature lumineuse qui se tenait face à lui. Après l’avoir salué par son nom le Protecteur lui annonça que l’Armada allait bientôt s’en aller. Elle avait veillé sur les Plentropiens comme sur ses propres enfants, et l’invention de Sensei démontrait l’avancée des progrès technologiques que son peuple, au fil des générations, avait su accomplir. Le Protecteur indiqua qu’une nouvelle étape venait d’être franchie dans l’évolution plentropienne. Aussi, la mission de l’Armada touchait à sa fin. Abasourdi, Sensei resta silencieux, avant de balbutier un charabia de mots où l’irrationnel l’emportait sur l’intelligence. Le Protecteur le regarda tendrement avant de lui confier d’une voix calme qu’il reviendrait. Puis il disparut. Interloqué, Sensei rassembla ses esprits et se dit qu’il était préférable de ne parler de cette rencontre à personne pour l’instant. Il s’empara d’un tournevis et entreprit d’un air absent de corriger le spectre du rayonnement à impulsions.
Deux jours plus tard, un vent chargé de mercure soufflait sur la capitale et Sensei, tout ébouriffé, faisait les cent pas sous le perron de l’Académie. Il venait de se voir refuser le dépôt de son brevet car les experts en armement avaient jugé que « son procédé était trop instable pour satisfaire aux critères d’approbation ». Sensei les maudissait. Il ne pourrait pas se présenter au concours cette année! Qu’allait-on penser de lui ? Il serait la risée, une fois de plus ! N’était-ce pas ce qu’il avait toujours été ?
Sensei reconnût sa voix dès la première syllabe. Il se tenait à quelques mètres, derrière lui. Le Protecteur lui demanda si son peuple avait une ultime requête avant que l’Armada ne quitte définitivement le système. Sensei se tourna vers son visiteur, et le supplia tout de go de lui dire ce qu’il fallait faire pour stabiliser le flux d’impulsions sans créer de surtension ? Le Protecteur esquissa un sourire, et prit quelques minutes pour expliquer à Sensei comment il devait s’y prendre. Au fil des équations, le visage de l’ingénieur s’illuminait ! Une fois dans son atelier, Sensei appliqua les conseils du Protecteur. Et dans la soirée, le canon à impulsions était au point. Il repensait à la prophétie du Protecteur : c'était lui qui avait été choisi pour guider son peuple vers la lumière…
Le lendemain, résolu, il monta les marches de l’Académie, ses plans sous le bras. Après un minutieux examen, les modifications qu’il avait apportées à son invention furent très bien accueillis par les experts, et Sensei obtint son approbation sous les applaudissements du comité. Cependant, il se disait que si l’Armada partait, il allait falloir équiper toutes les corvettes de la flotte de son arme à impulsions ! Rien n’était dû au hasard ! Il devait en parler aux autorités sans tarder ! Interrompant l’expert qui le flattait, l’ingénieur demanda à être reçu par le Grand Conseiller. Il avait un message extrêmement important à lui confier, ce qui surprit l’assemblée… Sensei dû insister avant d’être conduit sous bonne escorte auprès du Grand Conseiller. Ce dernier le pressa de parler sans délai. Quand Sensei lui expliqua que l’Armada était sur le point de disparaître, le Grand Conseiller lui demanda ce qui le motivait à répandre de telles sottises ? Embarrassé, Sensei répondit qu’un Protecteur le lui avait dit… Les premiers rires fusaient déjà sous la coupole de l’Académie lorsque le Grand Conseiller prit congé de l’ingénieur, non sans avoir fait remarquer à ses acolytes que son temps était précieux… Ridiculisés, les experts qui avaient tenu à l’accompagner le prenaient à présent pour un illuminé!
Une semaine plus tard, Sensei passait une nouvelle nuit sans dormir, accoudé à la fenêtre de son atelier, désespéré de savoir si il était possible qu’il eût inventé toute cette histoire. Sa mésaventure lui avait coûté sa place à l’Académie. Il ruminait des idées noires lorsqu’une explosion sourde, mais persistante, le fit lever les yeux vers le ciel constellé. Là où le chrome des coques millénaires s’était toujours confondu aux étoiles, un trou béant émergeait à présent dans le cosmos !
L’écho de l’explosion retentissait encore à ses oreilles lorsque il fût inopinément réveillé par le Grand Conseiller. Effaré, le vieux plentropien voulait comprendre comment Sensei avait pu prédire le départ de l’Armada ! Sensei ne fût capable que de répéter au Grand Conseiller ce qu’il lui avait déjà dit, mais cette fois, il avait toute son attention. Sensei avait-il été choisi par les dieux pour les remplacer ? C’est ce qu’il croyait de bonne foi lorsqu’en toute hâte, il présenta au Grand Conseiller sa dernière invention. Moins de quarante huit heures plus tard, chaque corvette de la flotte était équipée d’un canon à impulsions.
Les dernières corvettes se mettaient en place alors que le Major méditait sur son étrange destinée quand une flotte inconnue, jaillie de nulle part, fit son apparition à moins d’une unité astronomique de Plentropia. Le scanner de Sensei comptait une douzaine de points rouges sur ses écrans. Les pilotes, médusés, voyaient se rapprocher à une vitesse fulgurante de gigantesques engins qui devaient bien faire dix fois la taille des leurs. Des têtes de mort et des graffitis avaient été peints à la main sur les coques des vaisseaux qui, malgré les demandes répétées d’identification, avançaient inexorablement. Sous le dôme de la corvette de tête, Sensei les observaient maintenant de ses propres yeux… A ce moment précis, il aurait tout donnée pour avoir un dieu à prier… Et cet instant dura une éternité, car ce fût la dernière chose que ses yeux ne virent jamais…
FIN